L'intelligence irrationnelle

Publié le par maracas :0039:

Je vous préviens : cet article n'est pas drôle et en plus il est long. Mais je pense qu'il vous en apprendra plus que tout ce que j'ai écrit sur mon blog. Comme je ne peux pas trouver beaucoup d'images pour illustrer mon articlerat, j'en mettrai qui n'ont rien à voir.

J'ai parlé du test de QI (voir -ici- ) mais je pense que je n'ai pas été très clair et encore moins complet.

J'ai affirmé que le résultat d'un test de QI ne pouvait pas être une mesure de l'intelligence, je vais maintenant vous le prouver à l'aide d'exemples concrets.

Au passage j'en profite pour ajouter ceci à propos de l'idée répandue que "le QI d'Einstein était supérieur à 160" :

"Dire que Einstein a "182" ou "143" n'a aucun sens. Le QI d'Einstein, cité ça et là, n'est qu'une estimation. Rappelons que le travail de Catherine D. Cox qui a été d'évaluer les QI d'hommes ou de femmes jugés célèbres ne s'est jamais occupé d'évaluer d'Einstein ou d'un autre physicien illustre de l'époque (BOHR, DIRAC, EISENBERG...). Et Einstein n'a jamais passé un tel test..."  ( -source- )

Voilà qui me paraît suffisant pour mettre fin au débat. (Sauf que ça s'écrit Heisenberg, pas Eisenberg.)


Revenons à l'intelligence. J'ai choisi délibérément un titre qui pourrait sembler provocateur mais je vais vous montrer que la rationnalité et la logique ne peuvent pas être confondues avec l'intelligence. Je vais même aller beaucoup plus loin : être intelligent c'est souvent d'être illogique. 

Ce que je vais dire provient en grande partie de "L'erreur de Descartes" de Damasio, le livre que vous devez lire si vous ne deviez en choisir qu'un pour comprendre la manière dont fonctionne notre cerveau (auquel j'ajouterai "La chair et le Diable" de Jean-Didier Vincent). Toutes les phrases entre guillements dont je ne citerai pas les sources viennent de ce livre.

Damasio est un professeur de neurologie qui a beaucoup travaillé avec des patients ayant subi des lésions dans le cortex préfrontal. Pourquoi ces lésions et pas d'autres ? Eh bien parce que c'est une des parties du cerveau qui est la plus développée chez les humains en comparaison des autres primates, donc nos facultés 'supérieures' devraient en partie s'expliquer par le fonctionnement de cette zone. 

Les exemples les plus marquants sont évidemment les individus qui ont subi de très importantes lésions dans cette partie du cerveau, notamment un certain Phineas Gage dont le crâne a été traversé par une barre à mine projettée par une explosion, lui otant un gros morceau de cerveau (voir l'image juste en dessous, la barre à mine est en rouge).
Des lésions moins importantes peuvent aussi survenir lors d'attaques cérébrales ou à cause de tumeurs.



La première surprise des témoins de l'accident de Gage c'est qu'il était encore vivant. La deuxième surprise était qu'il semblait parfaitement normal après ça. Voici quelques extraits de ce que dira le médecin qui l'a examiné, le docteur Edward Williams :

"J'ai aperçu sa blessure à la tête, avant même d'être sorti de voiture ; les pulsations du cerveau y étaient très visibles. [...] Pendant que je l'examinais, Mr. Gage expliquait la façon dont il avait été blessé [...] ; il parlait si rationnellement et paraissait si désireux de répondre aux questions, que je me suis adressé à lui plutôt qu'aux hommes qui étaient présents au moment de l'accident. [...] Je peux assurer que, ni à cette occasion, ni plus tard, sauf une fois, je n'ai pu le considérer autrement que comme quelqu'un de parfaitement rationnel. La seule fois à laquelle je fais allusion s'est produite quinze jours après l'accident : il n'a, à ce moment-là, cessé de m'appeler John Kirwin, alors qu'il répondait correctement à toutes mes questions."

Je vais maintenant vous parler d'un patient de Damasio, qu'il a choisi d'appeler Elliot, qui avait eu une tumeur au lobe frontal qui avait été retirée (ainsi qu'une bonne partie du lobe frontal abîmée) avec succès. Mais le pauvre Elliot ne serait plus jamais le même : c'était devenu une sorte de parasite pour sa famille, incapable de continuer à travailler pour des raisons que j'expliquerai.
Voici les conclusions de Damasio sur Elliot :
 
"Les tests psychologiques et neuropsychologiques classiques ont donc révélé qu'il était d'une intelligence supérieure."

Concernant les tests de QI proprement dits, "Dans chacune des rubriques de l'échelle de Wechsler d'intelligence chez les adultes, Elliot a fait preuve d'aptitudes soit supérieures, soit moyennes." (Il s'agit justement de tests de QI, je précise.) 
Voici en vrac divers autres tests dans lesquels il a montré des performances supérieures à la moyenne : mémoire immédiate pour les nombres, mémoire à court terme pour le matériel verbal et les figures géométriques. 

Dans d'autres tests il avait des performances normales : rappel différé testé par les épreuves de Rey, tests pour la "recherche d'aphasies multilinguistiques", perception visuelle et capacité à réaliser des constructions (test de Benton), capacité à recopier la figure complexe de Rey-Osterrieth, tests visant à étudier la mémoire dans des conditions où on gêne le processus de mémorisation, etc..

Il avait aussi une capacité normale à se concentrer sur un objet mental particulier et une mémoire de travail normale.

Etrangement il a aussi réussi les tests destinés à détecter spécifiquement les troubles des lobes frontaux, par exemple le "test du classement de cartes du Wisconsin" ou les tests mis au point par Shallice et Evans dont le but est d'évaluer la possibilité de faire des estimations à partir de connaissances incomplètes.

"Elliot avait passé tous les tests avec succès [...] Il n'avait pas encore passé de test de personnalité, et là, je pensais que son problème allait vraiment être cerné. Je me disais qu'il y avait bien peu de chance qu'il réussisse de façon normale à l'Inventaire de personnalité multiphasique du Minnesota. Mais comme vous l'avez sans doute déjà deviné, il allait se révéler normal là aussi."

Il semblait tellement normal que la sécurité sociale avait refusé de lui donner toute indemnité pour invalidité (décision que Damasio a réussi à annuler).

Alors comment se traduisait son problème ? Pourquoi était-il devenu incapable de travailler alors qu'il parvenait à effectuer parfaitement n'importe quelle tâche de son travail ?
Eh bien simplement parce qu'il était devenu totalement incapable d'intégrer ses actions dans un cadre plus global. Voici un exemple :

"Imaginez qu'il s'agissait d'une tâche consistant à lire et à classer des documents [...], il y avait de fortes chances que, soudainement, il passe à la lecture, soignée et intelligente, de l'un de ces documents, à laquelle il consacrerait une journée entière. Ou bien il allait peut-être passer toute une après-midi à se demander sur quel principe il allait faire son classement  : d'après la chronologie, la dimension des documents, la pertinence du cas, ou encore autre chose ?"

Ce qui manquait à cet homme c'était une certaine émotion. 




La logique n'est donc pas suffisante pour effectuer la plupart des actions de notre vie, comme le prouve une anecdote avec un autre patient de Damasio.

Celui-ci était venu au labo de Damasio en voiture un jour d'hiver sur des routes verglacées, et le professeur s'était inquiété avant de voir son patient arriver. 
Mais ce dernier lui raconta alors calmement que tout s'était bien passé, qu'il avait vu "des autos et des camions effectuer des dérapages et sortir de la route, parce que leurs conducteurs n'avaient pas suivi les règles adéquates et rationnelles"

Il raconte même qu'une femme affolée avait freiné brutalement avant de se retrouver sur un fossé. Sans avoir l'air le moins troublé du monde il dit qu'il est passé sur la même plaque verglacée sans problème. 
Le jour suivant, Damasio revoit ce patient. A la fin de leur entrevue le professeur lui demande alors de choisir quand pourrait avoir lieu sa prochaine visite au labo, il lui propose même deux dates situées dans le mois courant à quelques jours d'intervalle. 

"Il s'en est suivi une scène remarquable, dont ont été témoins plusieurs chercheurs de mon laboratoire. Pendant presque une demi heure, il a énuméré les raisons pour et contre le choix de chacune des deux dates : engagements antérieurs, proximité avec d'autres engagements, prévisions météorologiques, et pratiquement toutes les sortes de raisons envisageables."

C'est Damasio qui a mis fin à cet épisode en décidant que ce serait la deuxième date, son patient n'aurait sans doute jamais été capable de prendre une décision purement rationnelle en faveur d'un jour particulier.

Nous ne prenons donc pas toujours des décisions purement rationnelles, en fait la plupart de nos décisions sont sans réelle logique. Le fait d'intégrer nos actions dans un tout est aussi important que de savoir analyser des détails.

Prenons un exemple : si vous étiez au restaurant avec une fille (ou un mec), le comportement le plus intelligent n'est sûrement pas d'analyser rationnellement tous les plats du menu pendant toute la nuit avant de se décider...

Tout ceci nous permet d'envisager l'intelligence comme un ensemble de facultés différentes, parfois contradictoires, selon la situation. Lorsqu'on se retrouve face à un lion, la chose la plus intelligente c'est de ne pas prendre le temps de réfléchir pour savoir s'il a l'air d'avoir vraiment faim ou si on a l'air appétissant.
 

Le titre du livre, "L'erreur de Descartes", a été choisi pour remettre en cause plusieurs idées encore largement acceptées à propos des fondements logiques de la philosophie et de la raison elle-même. La citation la plus connue "Je pense donc je suis" signifirait que la pensée logique ou la conscience, prévaut sur l'organisme. Selon Descartes, il existerait une dualité entre le corps et l'esprit, idée que la plupart des gens adopte encore sans vraiment réfléchir et qui les conduit à parler de l'âme comme d'une réalité indépendante. Souvent on adopte cette idée sans s'en rendre compte et en affirmant même que nous n'avons pas une conception dualiste. 
Je n'ai pas pu développer toutes les idées du livre de Damasio (sinon il aurait écrit un livre de deux pages), mais il montre que notre état conscient est très dépendant de l'état de notre corps. Il le montre notamment avec des patients atteint d'anosognosie, une pathologie surprenante dont le résultat est une paralysie des membres du côté gauche suite à une lésion dans l'hémisphère droit et surtout une incapacité totale pour la personne de réaliser qu'elle est paralysée. Des psychanalystes ont essayé d'expliquer ça en disant que ces patients refoulaient leur handicap par une sorte de mécanisme de défense. Mais alors, si c'était vrai, pourquoi aucun patient paralysé à droite ne refoulait son handicap ? 
En vérité c'est parce qu'ils ont eu une lésion à un endroit où se trouve une sorte de carte du corps, qui permet d'avoir une idée de son état.


Vous verrez avec d'autres articles que ça va encore plus loin. Il n'est pas impossible que, bientôt, des programmes informatiques soient capables de réussir des tests de QI aussi bien ou mieux que les humains par une analyse systématique rapide de nombreux paramètres. Et puis les ordinateur sont justement plus logique que nous, ils sont même capables de certaines prouesses que nous ne pourrons jamais faire.
Mais j'en reparlerai avec l'histoire du test de Turing, qui nous en a appris davantage sur les humains que sur les ordinateurs pour lesquels il est destiné.
     


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keven 29/10/2008 02:43

Ouah merci pour cet article, super intéressant , vraiment !

Ça fais même un peu peur sur les bords...

lenou 14/10/2008 21:42

la raison est-elle forcément logique?je pense pas vu qu'elle fait appelle aux sentiments(parfois)
bon je me tais cette fois sinon je vais débattre sur un sujet dont je ne connaît pas grand chose

maracas :0039: 14/10/2008 22:00


En fait ça dépend de ta définition de la raison. Il faut en distinguer au moins deux types comme dans la phrase : "Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas."  
Est-ce le premier ou le deuxième ? ;-)



lenou 14/10/2008 21:35

Merci de ta grande capacité pédagogique qui pousse à la réflexion,je prend note.
savoir qu'on a un QI infèrieur/supèrieur à Einstein/Mozart/Dieu c'est bien/c'est nul/sa sert à rien(barrer les mentions inutiles)
-->dsl

KuzlaetChik 14/10/2008 21:16

Oué ben j'ai presque peur maintenant de développer mais je vais essayer ..
ce que je veux dire en parlant de la conscience d'être qui nous "pousse" à avoir un comportement rationnel ( attends rationel c'est bien tiré de raison ? ) c'est qu'a partir du moment où l'on prends conscience de soi, d'Etre, notre comportement ne peut être que rationnel ..
Pour contre exemple je vais prendre un chien, qui n'a surement pas conscience qu'il est un mamifere à poil qui aboie, s'il est trop gros et qu'il met en péril sa santé ne peut de lui même se décider à faire un régime .. car il n'a pas conscience de son état et donc être rationel ....
oh putain mais rationel et raisonable ça n'a rien avoir si ????
arghh putain je m'embrouille là pfff

J'ai surement rien compris je sais pas .. pourtant me semblait ..

sinon même pas peur de tes conseils de lectures, tant que ça reste un minimum compréhensible ! mais qu'apelle tu la vulgarisation ? (ouep j'aime bien poser des questions dont je peux trouver la réponse sur le net mais je préfére demander à l'intéressé )..

sinon on oublie tout mes commentaires à la con chez toi et Kawaïi_ et je vious envoie de l'herbe qui fait rire pour Noel ^^

maracas :0039: 14/10/2008 21:53


Je crois que j'ai employé trop de termes sans en donner ma définition. Je suis en train de le faire pour être plus clair.

Oui rationnel ça vient de raison, pour moi il s'agit de la logique associée à l'interprétation dans un cadre plus large (mais pas global).

Je comprends ce que tu veux dire avec ton exemple : sans conscience pas de rationalité. Mais je te demandais si l'inverse était vrai : est-ce que la conscience suffit à la rationalité ? Il me
paraît évident que non, vu certain cas pathologiques humains parfaitement conscients et irrationnels. 

De la vulgarisation c'est la tentative d'explication pour les non-spécialistes du sujet.

Oh ben oui moi je veux bien ce genre de cadeau sous mon sapin (ou même à la place du sapin). 


lenou 14/10/2008 20:49

alors attend,est-ce que j'ai bien tout compris?
l'intelligence rationnel représenterait la capacité d'un ordinateur,le QI serait alors une capacité à "listé" par groupes certains paramètres que l'on ressortirai de manière "logique" au moment du dit test de QI car il représente un ensemble(pouet-pouet-->camion),
et l'irrationnel serait donc la capacité à expliquer les liens entre ces groupes de manière globale(par rapport à des vecteurs extérieurs)a faire une "synthèse"?(c'est comme ce que je fais tout de suite,c'est irrationnel : je me demande pourquoi je me demande sa)

maracas :0039: 14/10/2008 21:06


C'est exactement ça \o/

Enfin j'ai pas trop compris, mais je crois que c'est à peu près juste. Mais il manque quelque chose : quand j'ai parlé de la prise de décision qui n'est pas rationnelle, c'est parce qu'elle fait
intervenir les émotions. Je réalise que je n'ai pas été clair là-dessus dans ce que j'ai écrit alors que c'est la conclusion principale du livre que je cite.